Procès des attentats du 13-Novembre : « On n’a pas assisté à une scène de crime, mais de guerre »

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Au huitième jour du procès des attentats du 13 novembre 2015, le policier qui a coordonné l’enquête de l’attaque du Bataclan a plongé la salle d’audience durant plus de deux heures dans « horreur » de la nuit du 13 au 14 novembre. Un témoignage saisissant et macabre.

« On n’avait jamais vu ça… On n’avait jamais vu ça », souffle l’officier de police parisien, la voix étranglée par l’émotion. Crâne chauve, regard bleu perçant, barbe de quelques jours, Patrick Bourbotte, 51 ans, chargé de coordonner l’enquête livre, vendredi 17 septembre, un récit bouleversant. Pendant plus de deux heures trente, le policier expose avec force détails les éléments des premières constatations qu’il a menées avec son équipe quelques heures seulement après l’attaque qui a fait 90 morts au Bataclan. Dans un propos liminaire, le policier s’excuse par avance de l’émotion qui pourrait transparaître lors de son témoignage.  

Devant une salle silencieuse, presque recueillie, le policier relate alors le déroulé macabre de la nuit du 13 au 14 novembre. À 5 h 45, lorsqu’il pénètre dans la salle de spectacle, l’enquêteur de la police criminelle constate qu’il ne s’agit pas d’une scène de crime comme il en a l’habitude, « mais d’une scène de guerre ». Ce qu’il découvre est « assez indescriptible », comparable à « un crash aérien ». Au rez-de-chaussée, au niveau de la fosse se trouve « la quasi-intégralité des corps ». « L’ambiance est saisissante, lugubre, froide. La lumière est blanche, ce qui rend l’endroit blafard. Les plafonds sont très hauts, ça donne un aspect de cathédrale. » Et l’enquêteur de poursuivre : « Nous marchons sur du sang coagulé, partout des dents, de la chair. Les téléphones vibrent. On enjambe des corps et des corps et des corps. » Le téléphone du policier lui non plus ne cesse de sonner. Des familles qui tentent de le joindre pour avoir des nouvelles d’un proche présent au concert. À ce moment-là, il décide de ne pas décrocher et se concentre sur son enquête.   `


« Vingt-deux secondes. Une éternité » 

Puis le témoin indique qu’il va projeter des documents visuels nécessaires à la bonne compréhension de l’enquête. Le président de la cour Jean-Louis Périès prévient à nouveau les parties civiles présentes dans la salle, et celles qui écoutent la webradio, du début de la diffusion de ces documents sensibles pour que chacun prenne ses dispositions. Des plans de la salle de concert sont projetés sur un grand écran blanc. Quelques photos ciblées, comme des parties d’une ceinture explosive, l’une des voitures des terroristes, des boulons, une image des toilettes cassées « par l’instinct de survie » de ceux qui ont fui par les combles. Aucun détail n’échappe à la cour. Les balles « ensanglantées », les trois Kalachnikov retrouvées, la clé de la voiture des jihadistes, la tête « intacte » d’un assaillant qui s’est fait exploser, retrouvée sur la scène, les morceaux de corps éparpillés dans la salle. Le bouclier de l’assaut de la BRI dans la loge où ont été retenus les otages. La couleur des toilettes « bleu-vert qui disparaît sous le sang séché ». 

Vient ensuite la diffusion de l’enregistrement sonore, non dans son intégralité, mais un court extrait capté sur un dictaphone qui se trouvait dans la salle. On rappelle le numéro de soutien psychologique. Quelques parties civiles quittent la salle. « Vingt-deux secondes. Une éternité. Mais elles sont nécessaires », commente le policier. On entend la musique des Eagles of Death Metal, rapidement interrompue par des tirs en rafale. L’enregistrement est coupé, silence.  

« Lève-toi ou je te tue ! »

Le narrateur reprend le fil de son récit et dévoile quelques paroles vociférées par les terroristes, que l’on peut entendre sur les 2 h 38 d’enregistrement. « Je vais glisser ma voix dans celle des terroristes, ce qui n’est pas la chose la plus facile à faire. » D’une voix forte, il lâche : « Cache-toi ou je tire ! Lève-toi ou je te tue ! », « Pourquoi vous bombardez nos frères en Syrie ? On est venu ici pour faire la même chose. Viens ici toi, viens ! On va vous bombarder ici sur terre. Nous, on n’a pas besoin d’avions ». « Je t’avais prévenu de pas bouger… Vous connaissez Daech, l’État islamique ? ». 

Un coup de gueule en guise de conclusion. « J’ai envie de faire passer un message. N’écoutez pas ces diseurs de vérité, ces gens sur les chaînes d’information en continu, qui vous distillent des vérités qu’ils n’ont pas côtoyées. On est suffisamment haut dans la barbarie pour ne pas en rajouter. » Avant de s’en prendre à certains policiers et magistrats. « Je regrette aussi que des policiers et magistrats se permettent d’avoir un avis très tranché sur ce qu’ils auraient fait s’ils avaient été aux responsabilités ». Enfin, son dernier message s’adresse naturellement aux victimes. « Je m’associe de tout cœur aux parties civiles et je leur souhaite énormément de courage pour la suite du procès », conclut l’enquêteur la voix étouffée par un sanglot.  

« Une salle saisie d’effroi »

L’audience est suspendue. Les parties civiles en profitent pour souffler, se remettre de leurs émotions. Une victime qui arbore un cordon rouge, signe qu’elle ne souhaite pas parler aux médias, se prête finalement à l’exercice. Elle est sortie pendant la diffusion du document sonore, mais elle a pu écouter avec attention le récit du policier. « C’était important pour moi d’entendre les faits de manière neutre car, avec le temps et l’émotion, les faits se sont mélangés. C’est aussi pour moi une démarche thérapeutique », confie la jeune femme aux cheveux mauves.  

« Difficile de ne pas être gagné par l’émotion qui se dégage de la salle », renchérit Me Éric Barbolosi, avocat de parties civiles, pendant la suspension de séance. « C’est dur pour les parties civiles, surtout pour celles qui ont perdu des proches. On entend s’échapper des sanglots. On a une salle qui est saisie d’effroi et tous ceux qui viennent témoigner, même les policiers sont gagnés par l’émotion. » 

Malgré tout, certaines parties civiles, à l’instar de Bruno, rescapé du Bataclan, regrettent que l’enquêteur « n’ait pas montré des images plus fortes, plus dures » car « nous sommes tous en train de vivre un travail de mémoire. Et pour raconter l’histoire, il faut aller au plus profond du sujet ». Peut-être dans les prochains témoignages de victimes ? Le procès ne fait que commencer. L’audience doit reprendre lundi avec les constatations au bar de la Belle Équipe, où 21 personnes ont été tuées. 

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